Joey Augustinien & Yannis Sainte-Rose : RAK, le média qui casse les codes

Après avoir travaillé pour divers médias, Joey et Yannis ont décidé de créer le leur : RAK. Yannis n’ayant malheureusement pas pu être présent, nous avons discuté avec Joey pour en savoir plus.

Bonjour Joey, peux-tu te présenter ?

Bonjour je m’appelle Joey, j’ai 25 ans, je suis chef de projet dans la communication digitale et à côté de ça j’ai fait un peu de radio, vidéo, de blog aussi. Disons que j’ai créé du contenu sur beaucoup de types de médias. Je ne suis qu’une moitié de RAK, Yannis Sainte-Rose est l’autre moitié, pour l’instant nous sommes deux sur le projet. Je suis très sur « les internets », j’aime bien ce terme *rires*. J’ai aussi fait des sketchs sur YouTube, mais je n’ai pas été «  Youtubeur ». Non pas que ça me dérange, mais ce n’est pas vraiment le bon mot.

Joey Augustinien. Crédit Photo : Eros Sana

Qu’est-ce que RAK ?

RAK c’est un média digital indépendant martiniquais. Le but du jeu c’est d’être uniquement sur les plates-formes de social media, puisqu’on pense que le site Web ne doit être là que pour relayer les informations qui sont diffusées sur les réseaux sociaux. Les gens sont sur les réseaux sociaux donc on essaye d’aller les toucher directement dessus. Pour nous c’est un laboratoire qui permet de tester les nouveaux types de contenu avec les nouveaux outils digitaux qui sont à notre disposition. On a aussi la liberté de parler de sujets dont on ne parle pas forcément sur les médias classiques, pas en bien ou en mal mais juste en parler. On l’a déjà fait sur d’autres médias qui n’étaient pas forcément à nous et là on a la possibilité de le faire sur notre bébé. C’est intéressant d’avoir la liberté mais c’est aussi très compliqué, parce que tu ne dois rendre de compte qu’à toi-même, et si quelque chose ne fonctionne pas, il n’y a pas d’excuses.

Yannis Sainte-Rose

Comment est né votre média ?

Yannis est réalisateur et nous sommes amis depuis 5, 6 ans, on a commencé à faire des vidéos ensemble comme les Carnets de Joey. Ensuite on s’est demandé comment on pouvait essayer de franchir un autre palier. C’est venu un peu naturellement, on s’est dit qu’avec tous les médias, tous les outils digitaux qui existent aujourd’hui et le talent de Yannis, on a la capacité de pouvoir toucher beaucoup de personnes avec du contenu. On a de la qualité sur le fond mais aussi sur la forme. On essaye de soigner les deux. On veut rendre des sujets dont on ne parle pas un peu sexy *rires*.

D’où vient le nom « RAK » ?

Ça veut dire « âcre » en créole, c’est à dire quelque chose qui a un goût un peu amer en gorge, mais qui en même temps peut être bon au goût. Un rhum vieux par exemple, c’est un peu âcre, ça a un goût positif, négatif, mais qui existe quand même et c’est un peu notre définition à nous. Quand je dis nous, je parle en tant que martiniquais, antillais. On est quelque part où on n’a pas demandé à aller, où on est allé de force et on est là, il faut bien faire avec, il faut bien essayer d’avancer. Et puis dans « RAK » il y a un peu un côté où on vient bousculer les choses.

Pourquoi avez-vous choisi d’avoir une véritable plate-forme et ne pas continuer à travailler avec d’autres médias comme vous le faisiez ?

On a eu des propositions chacun de notre côté pour travailler avec des médias locaux qui ne se sont pas concrétisées. Face à cela, on s’est dit qu’on ferait mieux de mettre notre énergie à notre propre service. Ça aurait été plus compliqué à faire en 1990, alors qu’aujourd’hui tu montes une page Facebook, un compte Twitter etc et tu as tous tes réseaux, tu peux toucher beaucoup de monde. Il y avait également la volonté de liberté. On n’a pas forcément à se censurer et c’est une liberté vraiment agréable. Il n’y a pas de pub sur RAK et le mot indépendant est très important, parce qu’on ne doit rien à personne si ce n’est aux gens qui nous regardent. Ce sont eux qui nous financent via le site Tipee. C’est plus direct, on passe directement aux gens qui regardent ce que l’on fait.

Avez vous été inspirés par le travail d’autres médias ?

Il y a une chaîne qui s’appelle Franceinfo, ce qu’ils font est vraiment intéressant, mais l’inspiration principale vient des États-Unis avec AJ+, NowThis, et aussi en France avec Brut. Pour la petite anecdote on y pensait déjà quand Brut s’est lancé, donc ça nous a confortés dans notre idée et on s’est dit qu’on pourrait parler de nos questionnements à nous qui sont des questionnements martiniquais.

Qu’est-ce qui vous manquerait selon toi pour être à leur niveau ?

La vraie différence c’est que nous ne sommes pas sur la même audience, parce qu’on a vraiment fait le choix d’avoir un contenu qui est « FUBU », for us by us *rires*. En tout cas on a la volonté de parler à des personnes qui nous ressemblent, donc martiniquais à la base mais par exemple je suis martiniquais et guadeloupéen, donc quand je dis martiniquais j’entends bien sûr tout ce qui est également à côté et peut se rattacher aux questionnements des gens qui sont en hexagone, des gens qui sont ailleurs. On a des auditeurs dans tout le monde puisqu’il y a des antillais partout ! Je pense que ce sera plus compliqué d’atteindre les taux d’audience de Brut, bien que la vidéo sur la pétition d’Alexane Ozier-Lafontaine à propos du racisme de Victor Hugo ait atteint les 650 000 vues sur Facebook, pour environ 1 million de personnes touchées. En fin de compte on peut parler de sujets qui nous concernent et toucher d’autres personnes.

 

Penses-tu qu’il devrait y avoir plus de médias de ce genre aux Antilles ?

Oui. Il n’y a même pas de réflexion ou quoi, c’est oui. *rires*. Tout se qui se fait dans ce type de réflexion là est important. Il y a pas mal de blogs qui existent déjà, niveau vidéo il y a Mood TVPepsee Actus qui en fait un peu, Specta aussi, même s’ils sont très axés sur la musique, mais je suis pour le fait que tous les médias possibles existent en fait, parce que plus il y aura des voix différentes, plus on pourra dire que toutes les voix s’expriment. Ça va faire comprendre aux médias plus classiques qu’il y a des talents avec lesquels ils peuvent travailler parce qu’on peut très bien faire les deux, et ça donne une parole à ceux qui n’en ont pas.

Parlons de votre contenu, peux-tu expliquer le concept de la Phrase de la Semaine ?

Alors ça c’est pour moi ! *rires*. En 2012 je faisais un peu de radio à Martinique 1ère avec David qui est un très bon ami à moi, et on faisait la revue de presse de David & Joey, c’était une fois par semaine et on traitait un peu de l’actualité politique, et plus largement l’actualité de la Martinique et même un peu des Antilles. J’aime beaucoup écouter les chroniques, les revues de presse. Je me suis dit que faire une chronique audio chaque semaine c’était moins compliqué que la vidéo, pour la petite histoire il y a un pilote sur le TCSP fait l’année dernière dans lequel je disais que le TCSP sera livré en Février, de l’an dernier donc… *rires*. Donc c’est assez marrant. Et j’aime bien pouvoir mélanger mes différentes références martiniquaises, antillaises, hexagonales etc. Quand je couple une théorie du complot avec Marine LePen et un chef restaurateur martiniquais qui lui donne un igname c’est marrant parce qu’il y a beaucoup de références qui s’imbriquent. Je pensais que ça aurait été beaucoup plus compliqué de trouver un sujet, mais le vrai problème c’est de choisir le sujet au final ! C’est un vrai plaisir de le faire en tout cas.

Il y a une série de vidéos que j’aime beaucoup, c’est Le Sampleur, peux-tu en parler ?

Pour le coup c’est vraiment le bébé de Yannis. Le Sampleur naît de l’idée qu’on a énormément de musiques chez nous, beaucoup de qualités et d’influences mais malheureusement on n’a pas forcément la culture du sample comme les américains par exemple. L’idée c’est d’aller voir un beatmaker, lui proposer 3 morceaux du patrimoine musical antillais, qu’il en choisisse un pour créer un nouveau morceau en y incluant son univers. Ça a donné des choses très cool ! Si ça peut donner envie de faire du sample pour faire des sons d’aujourd’hui, tant mieux. Il y a une playlist SoundCloud avec tous ceux avec qui on a participé. Quand tu les vois faire tu te dis que c’est vraiment génial !

 

Une autre série, qui cette fois m’a fait penser à celles de Noisey sur Atlanta ou Chicago, c’est le RAKTalk sur le trap en Martinique. Pourquoi ce sujet qui ne fait pas forcément l’unanimité ?

C’est exactement l’inspiration qu’on a eu, sans aucune honte ! Alors le choix était très égoïste, on voulait comprendre ce qu’est la trap, donc on s’est dit qu’on allait directement discuter avec eux et voir ce qu’ils ont à dire, ce que ça implique et comment eux vivent leur musique. C’est là que le fait d’avoir son média est important puisque quand un journaliste y va, il y va un après-midi, il tourne etc et il a déjà sa façon de voir les choses et ça donne ce que ça donne. Ce qui peut être intéressant bien sûr ! Ce qu’on a fait, c’est qu’on les a rencontrés sans caméras, sans micros pour pouvoir discuter avec eux pour voir comment on va pouvoir orienter la discussion ensuite, et aussi détendre un peu l’atmosphère. Ensuite, on n’est pas là pour juger si c’est bien ou mal. On a eu UMG qui est plus âgé et a son business, Tiitof qui est dans une phase montante et est très jeune, qui a les crocs, et puis N$I qui est dans un autre univers, plus global en tant qu’artiste puisqu’il est également tatoueur. Grâce à N$I on a pu rencontrer également Hazou qui est pour moi l’un des mecs les plus prolifiques du moment, c’est un peu comme Metro Boomin ! On a de la chance d’avoir des talents comme ça en Martinique et il faut le saluer, puisque ça fait partie de nous.

 

Quels enseignements as-tu pu en tirer ?

D’abord que ce sont des mecs qui aiment la musique et qui sont des artistes, contrairement à ce que certaines personnes peuvent dire ou penser en fait. Ils ont des références culturelles, musicales. Ce sont aussi des gens qui restent vrais. N$I nous a dit qu’il n’est pas un gars de la rue donc pourquoi il va rapper sur la rue ? On a eu de la chance de tomber sur 3 personnes qui sont très authentiques.

Y aurait-il d’autres sujets plus sensibles que tu aimerais couvrir ?

Sur les RAKTalk précisément on en a déjà tourné 2 autres pendant que j’étais en « vacances » en Martinique *rires*. Ils sont aussi dans cette logique là mais sur des sujets peut-être un peu plus larges. Après on verra ce que l’on peut faire. Il y a le sujet de l’imagerie coloniale encore présente en Martinique, c’est un sujet un peu sensible mais il faut en parler, il faut lever les tabous. Il faut qu’on ait des discussions, même si elles ne seront pas forcément gentilles. Ça peut être houleux, parce que ça fait appel à une période qui a été violente chez nous, mais il faut en parler. On ne doit rien à personne sur RAK à part à notre public *rires* donc si on peut le faire, on le fera.

Justement, vous avez fait une vidéo sur les drapeaux en Martinique. Quelle est ta position à ce sujet ?

C’était la première vidéo qui a lancé RAK, parce qu’on voulait vraiment marquer le coup en se disant que si on a RAK, c’est pour faire ce genre de vidéos. Je pense qu’il faut qu’on en discute très sérieusement. Je peux comprendre que le drapeau rouge, vert et noir n’ait pas l’approbation de tout le monde, mais il faut que tout le monde comprenne ce qu’implique le drapeau bleu et blanc, et qu’on ne peut pas tout d’un coup décider de se l’approprier, parce que tout le monde ne sait pas ce qu’il a représenté. Je pense qu’il faut autre chose. Le rouge, le vert et le noir sont des couleurs importantes dans la culture martiniquaise. S’il le faut on peut le retravailler pourquoi pas. Je penche pour le rouge, vert, noir mais peut-être sur un autre drapeau. En tout cas je pense qu’il faut un vrai débat.

 

Avez-vous fait face à des difficultés depuis le lancement ?

Un peu, parce qu’on travaille tous les deux. Yannis est réalisateur, parfois il est en tournage et travaille beaucoup. De mon côté je travaille également donc je n’ai pas toujours le temps. On n’a pas vraiment eu de problèmes mais bon ils vont arriver de toute façon ! *rires*

Quel est votre objectif à long terme ?

Le but serait de pouvoir pérenniser le média et qu’il soit rentable. On espère également travailler avec plus de gens. On a Valy qui est historienne et nous aide sur les Carry Behind, Célia qui a le podcast Moun Woke. Ce serait intéressant d’avoir plus de collaborateurs puisque c’est à nous, mais c’est aussi pour les gens donc ce serait intéressant de permettre à plus de personnes de s’exprimer. On veut pouvoir raconter nos histoires, notre imaginaire, les histoires d’une génération qui n’a pas encore pu se raconter en fait.

Avez-vous d’autres projets personnels que vous aimeriez bien concrétiser ?

Yannis a eu son premier long-métrage, Chimen Lanmou qui a été bien accueilli, là il travaille sur d’autres projets. Il faudrait que j’essaie de faire un peu de scène. Ce serait intéressant de pouvoir essayer, je ne veux pas avoir de regrets dans 10 ans.

Quel serait ton mot de la fin pour les jeunes caribéens qui nous lisent ?

Il ne faut pas s’empêcher de penser à un tas de métiers auxquels on ne pense pas forcément. Je pense qu’on a les moyens de faire tout ce qu’on veut. Pour moi le but n’est pas que tout le monde soit extraordinaire mais c’est que tout le monde ait la chance de pouvoir essayer.

Retrouvez RAK sur les réseaux sociaux :

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Vous pouvez également les aider en participant sur Tipee : RAK 

Merci à Joey et à Yannis pour le temps accordé. Nous leur souhaitons bon courage pour la suite de RAK.

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